Fusible n°1

Chère Toi,



Je t'écris de la mer, au large de l'Atlantique, le regard tourné vers les îles. Je t'écris du sommet de l'Himalaya, où le vent est mon seul compagnon. Je t'écris de ce banc, place de la Liberté, où deux amants s'enlaçent. Je t'écris des trottoirs mornes, sous les halos ternes des lampadaires de Paris. Je t'écris allongée dans l'herbe, sur une lande Irlandaise. Je t'écris du terminal d'un aéroport, où la vie s'agite. Je t'écris d'un désert, de l'épave d'un bateau, je t'écris d'une terre que l'homme n'a pas encore perverti. Je t'écris de Venise, où les amours s'éveillent, je t'écris de Rome, à l'endroit où tant d'hommes trouvaient la mort pour le plaisir des seigneurs romains. Je t'écris de la plage où César s'est arrêté, ordonnant à ses hommes de ramasser des coquillages, pour revenir finalement en disant qu'il avait conquis l'océan. Je t'écris d'un motel pourrave, d'une Afrique Noire où l'on meurt par millier, je t'écris de la rue où nous fumions nos premières clopes. Je t'écris de la maison en travaux qui a connu nos premiers états réellement lamentables sous l'effet de l'alcool. Je t'écris de la scène sur laquelle je suis montée, en 2007. Je t'écris des quatre coins de la terre, des tranchées d'une guerre, je t'écris de la poutre où je me suis pendue.
Toute ma vie, j'ai ri. J'ai ri du pathétique, du tragique, j'ai ris jaune, d'un rire sadique ou triste. J'ai ri du malheur des gens quand je ne les aimait pas, du dérisoire, de l'ironique, j'ai ri de l'injustice quand elle me faisait pêter les plombs. J'ai ri de la stupidité et de l'incompétence d'un amoureux transi qu'on voulait toujours croire. J'ai ri de l'avenir, que nous avions si bien imaginé, j'ai ri du passé, qui m'a rongée et suivie jusqu'à la fin. J'ai ri de l'ordinaire, de ce qu'on pensait irréalisable. J'ai ri parce que, tous autant que nous sommes, nous avions oublié de vivre, alors j'ai ri pour oublier cela et pour me dessiner un nouvel horizon, un nouveau départ, j'ai ri pour rester debout et pour avoir, un jour, la force de partir. Il paraît qu'on atteint pas le ciel sans se brûler les ailes.
Certainement, ce voyage au bout de mes forces aurait été bien plus intéressant avec vous, ou même simplement avec toi. Je voulais sucer la moelle de la vie, pour ne pas découvrir, à l'heure de ma mort, que je n'avais pas vécu, comme le dit si bien H.D. Thoreau. Ca me ressemble, ça, de citer des poètes dans une lettre personnelle ? Non. Mais, dans mes dernières semaines, j'aurais été bien incapable de te dire ce que je suis. Ce que j'étais. Oh, bien sûr, j'ai été la fille qui portait tous les torts. J'ai été celle en qui on ne pouvait pas avoir confiance, qui repoussait les autres, celle qui complotait, critiquait dans le dos des gens, celle qu'on ne pouvait pas croire. J'ai été celle qui brisait le bonheur des gens pour sa simple satisfaction personnelle, celle qui se permettait de juger, de critiquer, de dicter aux gens la conduite à suivre. J'ai été celle qui mettait mal à l'aise, qui plombait l'ambiance, qui dirigeait les gens, celle qui, d'un jour à l'autre, était devenue indésirable. La Freelancer.
Mais souviens toi que, bien avant ces histoires dont je ne connais toujours pas la raison, j'ai d'abord été ta soeur, la grande ou la petite, ta confidente, ta meilleure amie, ta feuille de salade, ta jeunette. J'ai d'abord été l'utopiste, la tête dans les étoiles, les pieds sur terre, qui rêvait d'une lande déserte en Irlande, d'une falaise en Norvège, d'un bar à shit en Hollande, d'une virée en Cadillac à Tijuana. J'ai d'abord été celle qui a appris à jouer "He comes the sun" sur une Ibanez, j'ai d'abord été celle qui consolait, le standard toujours présent pour les plaintes, les histoires de coeur ou autre. J'ai d'abord été celle chez qui on squattait, pour manger un truc, pour matter des skaters, j'ai d'abord été celle chez qui on allait pour regarder un petit film d'horreur un mercredi après-midi en mangeant des bonbons. J'ai d'abord été cette fille là.
Ma rancoeur, mes regrets, ma haine, me tueront. Mais est-ce que c'est important ? Ils diront tous que je n'avais qu'à prendre ma vie en main, au lieu de me laisser porter par l'incendie qui m'a ravagée en attendant doucement l'acalmie. Je me dis aujourd'hui que j'ai peut-être perdu un temps fou, j'ai peut-être laissé passer des chances que je ne pouvais décemment pas laisser passer. Je me dis aujourd'hui que j'aurais peut-être pu profiter pleinement d'une soirée au sommet du Viaduc, sur cette corniche. Je me dis aujourd'hui que, si j'avais été moins stupide, j'aurais changé le cours des choses, il ne serait jamais rien arrivé et nombreuses auraient été celles qui auraient suivi mon exemple. Pour ne pas foutre leur jeunesse en l'air. Si j'avais été moins stupide, je ne serais peut-être pas ici aujourd'hui, assise en tailleur sur le bois d'un parquet vermoulu, et sur le point de mettre fin à ma courte vie. Mais il était tellement difficile, à ce moment là, de dire non, de dire stop, d'arrêter la machine en route, surtout autant de temps après son lancement...
J'aurais tellement de choses à te dire. Parce qu'il y a tellement de choses qu'il ne faudrait jamais gâcher, et tellement de choses que nous n'avons jamais dites. Nous n'avons jamais parlé du fait que ces roulages bien huilés se sont lancés au début, au tout début du lycée, que la rupture s'est faite progressivement, qu'elle a commencé par des petites phrases, des tentatives de persuasion de soi et des autres. Elle a commencé par des craquages devant la Salle Aurégan, par des moments qui n'arrivaient jamais et des instants où nous n'avions plus rien à nous dire. Tout doucement, je te dis. Un véritable travail de pro. Et puis un jour, parce qu'il y avait des gens dans le groupe qui étaient trop rancuniers, parce qu'ils ne pardonnaient pas, la rupture s'est accentuée. Des petites stupidités puériles de lycéens. On était sensés avoir toujours le temps, tu te souviens ? On était rien d'autre que des putains de gosses ! Le soleil décuple la rancoeur et l'impact de plusieurs mois de silences. Je n'avais pas l'habitude de fermer ma gueule. Mais je n'avais pas le choix, devant quelqu'un qui donne des leçons sans accepter d'en recevoir. Personne n'est parfait. C'est le propre de l'homme, d'aimer créer des embrouilles. Mais pas quand celles ci finissent par une cassure nette, et qui, pendant plusieurs semaines, a l'air d'être irréparable. Mais est-ce que c'est important, ces choses qui se sont passées il y a des années ? je me souviens juste d'un dessin. Enfin, plutôt, je voudrais me souvenir uniquement de ce bébé qui jouait avec ses cubes, formant le mot "Beuh", et ces deux gars, incapables d'allumer un barbecue. Je voudrais me souvenir seulement d'un stand d'auto tamponneuses, un soir d'octobre 2007...
Et puis tu sais, ça devenait insupportable. On avait tout récupéré, notre génération qui n'avait rien demandé se payait tout dans la gueule. On récupérait les revers de la crise économique, on se payait les problèmes écologiques, le manque d'eau, la couche d'Ozone, le trou dans la sécurité sociale, les présidents qui se payaient des voyages au Mexique, la télé poubelle, la musique sans âme, sans but et sans intérêt, les adolescentes anorexiques et superficielles, le chômage, ... On était nés trop tard, après mai 68, après Woodstock, on avait râté tout ce que ce siècle comptait d'évènements intéressants dans l'histoire de la France. On était nés trop tôt, on avait juste eu le plaisir de descendre hurler dans la rue à s'en arracher les cordes vocales, nous prenions juste possession du bitume pour parler à un président qui ne voyait pas les grèves françaises. Une génération tombée en plein dans un fossé, vouée à être la génération sacrifice qui allait payer les erreurs des vieux et préparer le terrain, sauver le monde, pour les misérables petites putes en mini jupe qui viendront après. Je ne veux pas voir ça. Je n'en veux pas, des pots cassés de l'Etat, je n'en veux pas, de ces générations qui tourneront le dos à tout ce qui nous a été cher... Mais promets moi que toi, toi, tu ne te laissera pas faire. Parce qu'adolescents, nous avons eu le poing levé.
Qu'importe. Je m'excuse d'être partie sans toi. Ma petite soeur ou ma grand-mère de remplacement. Je n'avais pas d'avenir, pas d'horizon, j'étouffais, et j'ai des dizaines d'excuses à te donner mais je pense qu'aucune ne pourront te satisfaire. Souviens toi simplement que, dans la vie, il faut rire. Rire, toujours. Constamment. Rire de soi. Rire des autres. Rire de tout. Y compris de ce qui n'est pas drôle. Rire, pour ne jamais devenir fou.
Je t'écris d'une fenêtre ouverte par laquelle rentre la neige de ce pâle mois de décembre...
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# Posté le vendredi 27 mars 2009 18:00

Fusible n°2

Chère Toi,



Bien sûr, dans chacune de mes lettres, je te parlerais de suicide. Et, bien sûr, dans celle qui suivra, je te dirais que je n'ai pas osé me tirer une balle, que je n'ai pas réussi à avaler deux boîtes de somnifères, que la poutre à laquelle j'ai tenté de me pendre a craqué. La vérité, c'est que je n'ai pas le cran de mettre fin à tout ça. D'abord parce que, le cran, je n'en ai jamais eu. Ensuite, parce que je vis toujours, j'ai toujours vécu, dans mon passé, et chaque fois que le noeud se resserre, le sourire de quelqu'un me revient en mémoire.
Par exemple. Même au fond du gouffre, lorsqu'il n'y avait plus de nous, juste vous et une Freelancer, lorsque je tournais la tête, que je baissais les yeux, dans les couloirs, lorsque je marchais vite pour aller me mettre au fond du bus et vous guetter sans en avoir l'air, ... Dans toutes ces situations là, il y a toujours eu quelqu'un. Quelqu'un qui m'aimait, amicalement. Quelqu'un qui m'aimait, d'amour. Quelqu'un pour sécher mes larmes le soir. Quelqu'un pour faire passer les heures plus rapidement. Quelqu'un pour me sauver la mise. Quelqu'un qui me manquait. Quelqu'un qui comptait pour moi. Quelqu'un pour qui je me levais le matin. Quelqu'un qui me faisait espérer. Quelqu'un qui me faisait rire. J'ignore absolument comment de calories on peut brûler avec un fou rire de 5 minutes. Je sais seulement que, s'il n'y avait eu que ça, s'il n'y avait eu que le rire, j'aurais fini par être bien roulée comme je le voulais à ce moment là. S'il n'y avait eu que la joie stupide de brûler une composition râtée, s'il n'y avait eu que des analyses de tableau ironiques, s'il n'y avait eu que ça... Je ne serais peut-être jamais partie.
C'était cruel. Cruel de constater à quel point quelqu'un pouvait devenir important en peu de temps, juste par ce que quelque chose allait de travers. Il fallait avoir soif, il fallait être désespéré, pour passer 10 minutes à attraper un bonbon en forme de crocodile à travers le goulot d'une bouteille de limonade ou pour acheter deux brosses à dents à 28 centimes d'euro, mais, tu vois, c'était précieux. C'était cruellement précieux. Tu vois où je veux en venir ? Cruellement précieux... Atrocement bon. On cavalait, sur le trajet entre le lycée et Intermarché, un paquet de madeleines sous le bras. Et il fallait faire appel à tout le contrôle de soi dont on disposait, pour garder la tête haute, sauver la face, et garder pour soi certains mouvements impulsifs qu'il fallait réussir à contenir, quelque soit l'humeur, la situation, le contexte. Cruellement délicieux. Comme je te le disais, la dernière fois, c'est le propre de l'homme de souffrir et, dans une certaine mesure, d'aimer ça. J'ai beau me poser comme une sorte de victime, je pense que, dans cette histoire, il a largement plus souffert que moi. S'il n'y avait eu que le rire...
La poutre n'a pas craqué sous mon poids. Le noeud n'a pas tenu, c'est tout. Excuse moi de te faire peur, à chaque fois, mais ça te permet de voir venir la fin. Je n'ai pas même été capable de faire un noeud avec une putain de corde. Tu sais, des fois, j'entends des voix et des bruits de pas derrière la porte écaillée du motel pourri où j'ai, pour le moment, élu domicile. Et, à chaque fois, je me dis que c'est toi. Que c'est vous. Que vous êtes venues me chercher. Que vous avez trouvé l'endroit où je suis partie, que vous avez refait mon trajet chaotique en ayant toujours quelques jours de retard sur moi, mais qu'aujourd'hui, vous m'avez retrouvée. Chaque fois, je me lève, je m'emmêle presque dans mes lacets défaits, je titube, jusqu'à la porte, pour l'ouvrir à la volée et constater qu'au bout du couloir, ce n'est qu'un couple de jeunes tourtereaux venu passer une nuit torride dans la chambre à côté. Alors, chaque fois, je dégotte quelques billets, quelques cigarettes, quelques bouteilles, et je pars avec ma voiture pourrie me poser au bord d'une plage, ou d'une falaise. Et je bois, je fume, en attendant le lever du jour. Je pars pour ne pas entendre ce couple s'envoyer en l'air, je bois pour ne pas entendre vos rires, loin, enfoncés très loin dans ma mémoire. J'en connaissais, qui avaient une mémoire sélectives et qui se vantaient de pouvoir oublier ce qu'ils voulaient. Oh, croyez-moi, j'ai essayé, mais quelque soit ma destination, j'ai toujours trouvé un petit détail. Un petit détail que j'aurais voulu partager avec vous, un petit truc à prendre en photo, comme on le faisait avant, un petit machin insolite au détour d'une ruelle. Et, chaque soir, à chaque coin de rue, j'ai cru vous revoir, j'ai cru vous serrer dans mes bras. Et, chaque soir, j'ai bu, encore un peu, toujours un peu plus.
Je suis devenue une loque humaine. J'en ai oublié le pourquoi du comment. J'ai oublié comment c'est arrivé, j'ai oublié pourquoi je suis partie, j'ai oublié pourquoi j'ai passé des mois, ou peut-être des années, à tenter lamentablement de vous effacer de ma mémoire. J'ai perdu la notion du temps, je ne pourrais pas te citer toutes les villes par lesquelles je suis passées, si je revenais demain. J'ai oublié tous ce que j'ai ingéré de nouveau, les litres de tord-boyaux, j'ai oublié le nombre de cordes que j'ai laissé traîner dans une chambre, après une tentative râtée. J'en oublie même pourquoi je me tue. Je les ai revus, aussi, tous autant qu'ils sont. J'ai revu la dernière image que j'avais d'eux, et je me suis abîmé les yeux à essayer de gommer leurs visages souriants de ma mémoire visuelle. Je me suis abîmée dans la contemplation sado masochiste, toujours au plus profond de mon cerveau, de ces bribes d'instants, quelques secondes récupérées au hasard des jours de soleil. Ca n'a aucune logique. Je ne sais même plus pourquoi j'essaye de vous oublier... Peut-être que j'étais seule, le jour où je suis partie. Peut-être que c'était simplement une fuite désespérée, pour ne plus vivre la même routine, pour ne plus vous voir me lancer des regards noirs, pour ne plus être exilée de force, je me suis exilée moi-même. Peut-être que je suis la seule à t'aimer, peut-être que mon souvenir a depuis longtemps déserté ton passé et que je gaspille des cartouches d'encre entière pour parler de moi à quelqu'un pour qui je suis redevenue une parfaite inconnue. Logiquement, si je me mets à penser à ça, je devrais arrêter d'écrire. Mais j'espère. Toujours. J'espère que ce n'est pas ça. Je l'espère de tout mon coeur, ou de ce qu'il en reste.
Le soleil se lève. Aujourd'hui, je repars. Comme chaque fois, je pars avec un pincement au coeur. Je me dis que, peut-être que si j'étais restée un peu plus longtemps, vous m'y auriez trouvée. Ne me reproche pas d'espérer, de me mettre des oeillères, parce que je t'assure que, ton ombre, c'est tout ce qu'il me reste. Apprends moi à en rire.
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# Posté le vendredi 27 mars 2009 18:01

Fusible n°3

Chère Toi,



Nous avons dû attendre, apprendre, alors qu'il n'y avait rien à comprendre. Alors, forcément, nous n'avons rien compris. Je voulais juste de quoi rêver encore, un petit peu. Aujourd'hui, je t'écris de mon cosmos personnel. Dans ce genre d'endroits sombres et lugubres, j'essaye de me souvenir de la sensation du vent dans nos cheveux lorsque nous restions debouts en pleine tempête. Malheureusement, vers la fin, la haine, la rage et la rancoeur ont remplacé le rire qui remplissait si merveilleusement nos cages thoraciques.
J'ai toujours cru que rien n'éteindrais l'éphémère, que rien ne détacherait nos mains, que rien n'ensevelirait les bons moments sous une épaisse couche de poussière. J'ai toujours voulu croire qu'il était impossible qu'un jour, j'aie à me lever sans lui. A me lever en me disant "Ah, oui, c'est vrai, il est parti". J'ai toujours voulu me dire que, tant que j'y croierait dur comme fer, tant que j'étais persuadée que rien de pire ne pouvait m'arriver, alors effectivement, il ne m'arriverait rien. On appelle ça "porter des oeillères". Ou "être désespéré", voir "stupide", suivant l'humeur. Je ne voulais jamais oublier qu'un jour, on s'est aimés.
Nous avons trop rapidement été usés par un monde qu'on a jamais compris et qu'on ne comprendra jamais. Et pourtant, ce monde qui nous a tant dégoûté, tant fait vomir, est toujours en train de tourner. Et là dedans, il y avait nous, nos coeurs battants à s'en briser les côtes, le ciel qui se déchirait au dessus de nos têtes et, partout, partout, il n'y avait que des vautours, que des charognes, et notre seul espoir était de faire battre nos coeurs à l'unisson. Dans ce monde qui tournait si rond, y avait-il une place pour nous ? Une place pour ces adolescents écorchés vifs ? Il y a tant de phrases que je n'aurais jamais voulu entendre. Tant d'impasses dans lesquelles je souhaiterais ne jamais avoir mis les pieds. Tant d'instants que j'aimerais ne pas avoir vécu. J'aurais voulu écouter, simplement, pendant des heures, mon coeur battre. Mais, seul, ce pauvre coeur n'a jamais réellement battu. C'est triste, n'est-ce pas ?
Il y avait les journées de la femme, les semaines de la politesse. Moi, j'aurais voulu la semaine du rêve. La semaine où il n'y aurait eu ni regards désobligeants, ni remarques acerbes de la part de personnes mal avisées qui auraient mieux fait de se regarder dans une glace avant de parler. Pas d'horaires à respecter, pas de rituels stupides à en vomir, pas d'ignorance ni de silence assourdissant. Simplement un stylo plume, du papier à lettre. Le tout dans une petite coque de noix, lâchée dans l'océan, le cap droit sur un soleil qui ne se lèverait jamais. Vers un horizon dont on ne verrait jamais la couleur. Vers un ciel toujours plus tentant. "Jusqu'au jour où l'appel des eaux de l'étang est venu couvrir toutes les autres voix", V. Woolf.
A chacune de mes lettres, je suis tentée de t'écrire "Je reviens". Je reviens vers vous. Je reviens marcher dans les rues tristes et fades de Morlaix. Je reviens tenter ma chance dans les méandres de Paris. Je rebrousse le chemin, au sommet de l'Himalaya. Je me retourne, dos aux îles de l'océan Pacifique. Je pourrais traverser la terre à pieds, si j'avais une seule bonne raison, pour revenir. J'ai beau fouiller dans les obscurs replis de ma mémoire qui flanche, je ne pense pas qu'à mon retour, vous serez à nouveau sur le quai de la gare. Je ne pense pas vous retrouver, tous ensembles, sur la terasse du Café de l'Aurore. Je ne pense pas vous voir de nouveau, si je reviens. Alors je n'ai pas de but. Parce que, comme il le disait si bien, mon rempart, mon nuage, a disparu.
Et mon garde-fou. Je me demande, à chaque nouveau coucher de soleil, où est passé mon garde-fou. Celui qui, comme son nom l'indique, gardait ma folie au plus profond de moi. Il l'enterrait, la recouvrait de... De quoi, au juste ? Ce n'était ni tendresse, ni pitié, ni même une réelle amitié, il n'y avait rien de cela. Mon garde-fou me maintenait sur la bonne rive grâce à une sorte de complicité que je n'ai jamais comprise. Heureusement, d'ailleurs. La magie du Garde-Fou n'aurait plus servi à rien, s'il s'était trouvé quelqu'un pour la décrypter. Peut-être que moi aussi, d'un côté, je l'ai aidé. Peut-être que, moi aussi, j'ai rendu ses journées plus supportables. J'en doute. Ai-je, un jour, été capable de soulager quelqu'un ? Il n'y a plus personne, aujourd'hui, pour me le dire. Peut-être était-ce le jour où mon Garde-Fou m'a tourné le dos. Peut-être pas.
Il paraît que rien n'arrêtera la chute. Combien me vendra tu ta liberté, ta poésie ? Ce soir, encore, je m'en irais frapper ma tête contre les murs, je m'en irais la remplir de tout ce qui ne parviendra jamais à noyer ma bête noire. Je m'en irais faire flamber mes neurones, je m'en irais faire flamber mon avenir, faire flamber ma santé, faire flamber toutes ces feuilles couvertes de phrases qui n'ont pas de sens, je m'en irais faire flamber ma caisse et mon motel, je m'en irais faire flamber ma vie et mon billet de retour. Cela fait maintenant plusieurs mois que l'envie de me battre m'a abandonnée. Pourtant, ce soir, ce manque, cette désertion, est particulièrement présente. Ce soir, je regarde le chemin de terre battue qui serpente devant moi. D'un côté, une splendide forêt. La lumière de la Lune donne un éclat magnifique à la cime des arbres. De l'autre côté, un ravin escarpé. Et moi, au milieu, je chante.


Qu'importe les directions,
Jusqu'au-delà de la limite,
Tous les chemins mènent à tes yeux,
Tous les chemins mènent à la fuite...
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# Posté le vendredi 27 mars 2009 18:04

Fusible n°4

Chère Toi,


Il y a des gens qui disent que personne n'écrit bien du premier coup. Est-ce une intense prétention (la prétention d'avoir du talent), que de penser que c'est possible ? J'ai envie de te parler de cette fille, celle qui disait avoir la passion du dessin et la prétention d'avoir du talent. J'aimerais te parler de celle qui a écrit "Sois jeune et bats toi !" sur sa fenêtre. J'aimerais te parler de tant de gens mais, vois-tu, j'ignore si les portraits que je pourrais en faire seront réalistes et, surtout, j'ai peur qu'ils aient changés. Bien sûr que tout le monde change. En bien ou en mal. Il y a, en plus, des choses qui vous changent au plus profond de vous même. C'est ce que le Che voulait. Une révolution qui aurait changé l'homme au plus profond de lui-même. Qu'est-ce qui change quelqu'un ? Le procès de son père. Un silence et une carapace sensée être à toute épreuve. Trop d'estime que quelqu'un d'autre a placé en lui.
Une faille. Il me fallait trouver une faille dans chaque personne que je cotoyais pour avoir enfin l'impression de les connaîtres vraiment. Toute ma vie, je n'ai évalué les gens qu'à leurs faiblesses. Il n'y a qu'à voir, au début de mon errance à travers moi. J'avais commencé à interroger des gens, croisés au hasard des rues et des murets, sur leur vie. J'ai parlé à des vieux bergers des légendes Irlandaises. J'ai recueilli des tranches de vies qui peuvent paraître ordinaire, mais ce qui ne l'était pas, ce qui était tout sauf ordinaire, c'était l'incroyable effort des gens pour mettre toute leur pudeur de côté. Ca ne regardait qu'eux mais, aujourd'hui, nous sommes deux à connaîtres ces histoires. J'ai toujours, dans une boîte au fond de mon coffre, chaque cassette que j'ai enregistrées. Cette fille qui a vu sa mère se jetter dans les bras de n'importe quel inconnu, cherchant dans le visage de chaque homme quelque chose de commun avec le sien. Et tellement d'autres, vivant à la recherche d'ombres... Alors que moi je les fuit.
Tu sais, à l'heure précise où l'ont prétendait que l'amitié était la plus forte dans tous les sentiments que nous pouvions éprouver, tout ce qui nous liait a commencé à subir de légères failles, des fissures, qui se sont progressivement agrandies. Pour certaines personnes, à l'issue de quelques semaines de massacre silencieux, l'amitié a laissé place à la rancoeur la plus pure. Tout est relatif, encore faudrait-il admettre que la rancoeur soit un sentiment pur. Mais, un jour, c'était ça. De la rage, toute simple, une immense dose de déception et beaucoup d'amertume. Un goût métallique au fond de la bouche, en souvenir de quelques superbes instants que l'on voudrait revivre. Mais, bien sûr, on voudrait revenir à la page où l'on rit, où l'on aime, et la page où l'on meurt est déjà sous nos doigts... A quoi cela pouvait-il bien servir, d'être toujours en train de courir à la recherche d'un passé enterré et révolu ? Mais, en même temps, cela avait-il plus de sens que de pourchasser un avenir qu'on aurait voulu merveilleux et qui ne cessait de nous décevoir ? La nostalgie, c'est un sentiment qui se manifeste lorsque le présent n'est pas à la hauteur des promesses du passé, disait Victor Hugo.
On disait aussi que les choses qu'on possède finissent toujours par nous posséder. A quinze ans, tu sais, on se croyait forts, suffisamment pour donner des leçons sans avoir besoin d'en recevoir, suffisamment pour dire aux autres, la tête haute et le regard au loin : "Arrête de te plaindre, et donne un sens à ta vie". Certains d'entre nous ont eu besoin d'espérer, d'autres se sont contentés d'avancer sans jamais se retourner. Où sont-ils, désormais ? On donnait peut-être le meilleur de nous mêmes à des gens qui, au final, ne le méritaient pas. Et, chaque jour, à chaque lettre, la boucle est bouclée et je reviens à parler de cet incendie qui m'a ravagée pendant que j'attendais calmement l'accalmie. "Je n'arrivais pas à m'en remettre, c'était affreux. J'essayais de ne plus y penser mais, rien à faire, ça avait fini par prendre des proportions énormes, c'en était paathologique, j'en crevais à petit feu dans ma tête, je me sentais chaque jour vidé de mon sang..."
J'aurais voulu qu'un jour, un seul, on s'assoie tous en rond pour poser à plat, calmement, sans hausser le ton, de tous les problèmes qui nous achevaient à petit feu. Mais nous ne l'avons jamais fait. C'était bien plus simple, les colliers de pâquerettes, allongés dans l'herbe. Il n'y avait pas de question à poser. Pas de rocher à soulever. Pas de pelle à plonger dans une terre pourrie pour déterrer les vieux différents. Pas de confrontation, pas d'ennui. Et, chaque jour un peu plus, notre histoire s'est dégradée jusqu'à perdre, un jour, ce merveilleux titre de "Never Ending Story"...
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# Posté le samedi 28 mars 2009 11:13

Modifié le lundi 30 mars 2009 15:30

Fusible n°4 et demi

Fusible n°4 et demi

Nous vivons dans une maison en feu et il n'y a personne pour l'éteindre, et pas la moindre issue, uniquement les fenêtres du dernier étage par lesquelles regarder dehors pendant que les flammes consumment la maison et nous avec, pris au pge.




"Parfois, on dirait que ctait hier, finir le lye, dire au revoir.
C
ette impression qu'on a à 17 ou 18 ans, que personne
da
ns l'histoire n'a jamais aimé aussi intensément, ni ri
aussi fort, ni compté autant. Parfois, on dirait que c'était
h
ier et parfois, on dirait que ce sont les souvenirs de
q
uelqu'un d'autre."
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# Posté le lundi 30 mars 2009 15:36