Chère Toi,
Je t'écris de la mer, au large de l'Atlantique, le regard tourné vers les îles. Je t'écris du sommet de l'Himalaya, où le vent est mon seul compagnon. Je t'écris de ce banc, place de la Liberté, où deux amants s'enlaçent. Je t'écris des trottoirs mornes, sous les halos ternes des lampadaires de Paris. Je t'écris allongée dans l'herbe, sur une lande Irlandaise. Je t'écris du terminal d'un aéroport, où la vie s'agite. Je t'écris d'un désert, de l'épave d'un bateau, je t'écris d'une terre que l'homme n'a pas encore perverti. Je t'écris de Venise, où les amours s'éveillent, je t'écris de Rome, à l'endroit où tant d'hommes trouvaient la mort pour le plaisir des seigneurs romains. Je t'écris de la plage où César s'est arrêté, ordonnant à ses hommes de ramasser des coquillages, pour revenir finalement en disant qu'il avait conquis l'océan. Je t'écris d'un motel pourrave, d'une Afrique Noire où l'on meurt par millier, je t'écris de la rue où nous fumions nos premières clopes. Je t'écris de la maison en travaux qui a connu nos premiers états réellement lamentables sous l'effet de l'alcool. Je t'écris de la scène sur laquelle je suis montée, en 2007. Je t'écris des quatre coins de la terre, des tranchées d'une guerre, je t'écris de la poutre où je me suis pendue.
Toute ma vie, j'ai ri. J'ai ri du pathétique, du tragique, j'ai ris jaune, d'un rire sadique ou triste. J'ai ri du malheur des gens quand je ne les aimait pas, du dérisoire, de l'ironique, j'ai ri de l'injustice quand elle me faisait pêter les plombs. J'ai ri de la stupidité et de l'incompétence d'un amoureux transi qu'on voulait toujours croire. J'ai ri de l'avenir, que nous avions si bien imaginé, j'ai ri du passé, qui m'a rongée et suivie jusqu'à la fin. J'ai ri de l'ordinaire, de ce qu'on pensait irréalisable. J'ai ri parce que, tous autant que nous sommes, nous avions oublié de vivre, alors j'ai ri pour oublier cela et pour me dessiner un nouvel horizon, un nouveau départ, j'ai ri pour rester debout et pour avoir, un jour, la force de partir. Il paraît qu'on atteint pas le ciel sans se brûler les ailes.
Certainement, ce voyage au bout de mes forces aurait été bien plus intéressant avec vous, ou même simplement avec toi. Je voulais sucer la moelle de la vie, pour ne pas découvrir, à l'heure de ma mort, que je n'avais pas vécu, comme le dit si bien H.D. Thoreau. Ca me ressemble, ça, de citer des poètes dans une lettre personnelle ? Non. Mais, dans mes dernières semaines, j'aurais été bien incapable de te dire ce que je suis. Ce que j'étais. Oh, bien sûr, j'ai été la fille qui portait tous les torts. J'ai été celle en qui on ne pouvait pas avoir confiance, qui repoussait les autres, celle qui complotait, critiquait dans le dos des gens, celle qu'on ne pouvait pas croire. J'ai été celle qui brisait le bonheur des gens pour sa simple satisfaction personnelle, celle qui se permettait de juger, de critiquer, de dicter aux gens la conduite à suivre. J'ai été celle qui mettait mal à l'aise, qui plombait l'ambiance, qui dirigeait les gens, celle qui, d'un jour à l'autre, était devenue indésirable. La Freelancer.
Mais souviens toi que, bien avant ces histoires dont je ne connais toujours pas la raison, j'ai d'abord été ta soeur, la grande ou la petite, ta confidente, ta meilleure amie, ta feuille de salade, ta jeunette. J'ai d'abord été l'utopiste, la tête dans les étoiles, les pieds sur terre, qui rêvait d'une lande déserte en Irlande, d'une falaise en Norvège, d'un bar à shit en Hollande, d'une virée en Cadillac à Tijuana. J'ai d'abord été celle qui a appris à jouer "He comes the sun" sur une Ibanez, j'ai d'abord été celle qui consolait, le standard toujours présent pour les plaintes, les histoires de coeur ou autre. J'ai d'abord été celle chez qui on squattait, pour manger un truc, pour matter des skaters, j'ai d'abord été celle chez qui on allait pour regarder un petit film d'horreur un mercredi après-midi en mangeant des bonbons. J'ai d'abord été cette fille là.
Ma rancoeur, mes regrets, ma haine, me tueront. Mais est-ce que c'est important ? Ils diront tous que je n'avais qu'à prendre ma vie en main, au lieu de me laisser porter par l'incendie qui m'a ravagée en attendant doucement l'acalmie. Je me dis aujourd'hui que j'ai peut-être perdu un temps fou, j'ai peut-être laissé passer des chances que je ne pouvais décemment pas laisser passer. Je me dis aujourd'hui que j'aurais peut-être pu profiter pleinement d'une soirée au sommet du Viaduc, sur cette corniche. Je me dis aujourd'hui que, si j'avais été moins stupide, j'aurais changé le cours des choses, il ne serait jamais rien arrivé et nombreuses auraient été celles qui auraient suivi mon exemple. Pour ne pas foutre leur jeunesse en l'air. Si j'avais été moins stupide, je ne serais peut-être pas ici aujourd'hui, assise en tailleur sur le bois d'un parquet vermoulu, et sur le point de mettre fin à ma courte vie. Mais il était tellement difficile, à ce moment là, de dire non, de dire stop, d'arrêter la machine en route, surtout autant de temps après son lancement...
J'aurais tellement de choses à te dire. Parce qu'il y a tellement de choses qu'il ne faudrait jamais gâcher, et tellement de choses que nous n'avons jamais dites. Nous n'avons jamais parlé du fait que ces roulages bien huilés se sont lancés au début, au tout début du lycée, que la rupture s'est faite progressivement, qu'elle a commencé par des petites phrases, des tentatives de persuasion de soi et des autres. Elle a commencé par des craquages devant la Salle Aurégan, par des moments qui n'arrivaient jamais et des instants où nous n'avions plus rien à nous dire. Tout doucement, je te dis. Un véritable travail de pro. Et puis un jour, parce qu'il y avait des gens dans le groupe qui étaient trop rancuniers, parce qu'ils ne pardonnaient pas, la rupture s'est accentuée. Des petites stupidités puériles de lycéens. On était sensés avoir toujours le temps, tu te souviens ? On était rien d'autre que des putains de gosses ! Le soleil décuple la rancoeur et l'impact de plusieurs mois de silences. Je n'avais pas l'habitude de fermer ma gueule. Mais je n'avais pas le choix, devant quelqu'un qui donne des leçons sans accepter d'en recevoir. Personne n'est parfait. C'est le propre de l'homme, d'aimer créer des embrouilles. Mais pas quand celles ci finissent par une cassure nette, et qui, pendant plusieurs semaines, a l'air d'être irréparable. Mais est-ce que c'est important, ces choses qui se sont passées il y a des années ? je me souviens juste d'un dessin. Enfin, plutôt, je voudrais me souvenir uniquement de ce bébé qui jouait avec ses cubes, formant le mot "Beuh", et ces deux gars, incapables d'allumer un barbecue. Je voudrais me souvenir seulement d'un stand d'auto tamponneuses, un soir d'octobre 2007...
Et puis tu sais, ça devenait insupportable. On avait tout récupéré, notre génération qui n'avait rien demandé se payait tout dans la gueule. On récupérait les revers de la crise économique, on se payait les problèmes écologiques, le manque d'eau, la couche d'Ozone, le trou dans la sécurité sociale, les présidents qui se payaient des voyages au Mexique, la télé poubelle, la musique sans âme, sans but et sans intérêt, les adolescentes anorexiques et superficielles, le chômage, ... On était nés trop tard, après mai 68, après Woodstock, on avait râté tout ce que ce siècle comptait d'évènements intéressants dans l'histoire de la France. On était nés trop tôt, on avait juste eu le plaisir de descendre hurler dans la rue à s'en arracher les cordes vocales, nous prenions juste possession du bitume pour parler à un président qui ne voyait pas les grèves françaises. Une génération tombée en plein dans un fossé, vouée à être la génération sacrifice qui allait payer les erreurs des vieux et préparer le terrain, sauver le monde, pour les misérables petites putes en mini jupe qui viendront après. Je ne veux pas voir ça. Je n'en veux pas, des pots cassés de l'Etat, je n'en veux pas, de ces générations qui tourneront le dos à tout ce qui nous a été cher... Mais promets moi que toi, toi, tu ne te laissera pas faire. Parce qu'adolescents, nous avons eu le poing levé.
Qu'importe. Je m'excuse d'être partie sans toi. Ma petite soeur ou ma grand-mère de remplacement. Je n'avais pas d'avenir, pas d'horizon, j'étouffais, et j'ai des dizaines d'excuses à te donner mais je pense qu'aucune ne pourront te satisfaire. Souviens toi simplement que, dans la vie, il faut rire. Rire, toujours. Constamment. Rire de soi. Rire des autres. Rire de tout. Y compris de ce qui n'est pas drôle. Rire, pour ne jamais devenir fou.
Je t'écris d'une fenêtre ouverte par laquelle rentre la neige de ce pâle mois de décembre...
